A) LA MEDECINE AU 19ième SIECLE
En effet, en médecine , de l'Antiquité à la
fin du 19' siècle, les moyens d'action thérapeutique n'ont guère progressé. Le recours
aux prescriptions magiques fantaisistes ou insolites s'est perpétué jusqu'à une date relativement
récente. L'emploi des drogues pour la plupart d'origine vegétale, était le fruit d'un empirisme
encore démunis de moyens scientifiques. A la veille de la découverte de la divine aspirine et de la mise au
point de la seringue à injection,les malades du temps de Napoléon III, étaient à peine mieux soignés
que ceux du Moyen-âge. Les séculaires et souveraines saignées emplissaient toujours les palettes de véritables
hémorragies. Même si les principes actifs des plantes médicinales commençaient à être
extraits et prêparés sous forme d'alcaloïdes et de glucosides depuis le début du 19' siècle,
la pharmacologie et la pharmocodynamie innovée par Magendie 50 ans plus tôt, ne se sont développées,
qu'à partir de 1860. la thérapeutique moderne est donc née peu avant 1900 grâce à la
conjoncture de deux circonstances favorables: le perfectionnement des méthodes chimiques d'analyse et de synthèse
et la fabrication des médicaments de grande consommation par des procédés industriels. On connaît
la suite en 50 ans, l'apparition des tonicardiaques, des sédatifs, de l'hormonothérapie substitutive,
des antibiotiques, des anticoagulants, des vitamines, etc."
"En chirurgie, les opérations ont gardé
un caractère élémentaire ou hasardeux jusqu'à la fin de la seconde moitié du siècle
dernier. elles se limitaient à des incisions superficielles, à la réduction de certaines fractures ou
luxations, à des cautérisations toujours cruelles et rarement utiles, à l'opération de hernies,
à quelques amputations précipites affreusement sanglantes et souvent mortelles. L'accès aux cavités
crâniennes, thoraciques et abdominales était pratiquement interdit. Il restait à résoudre les pertes
de sang que les ligatures d'Ambroise Paré ne suffisaient pas à réduire, la douleur qui commençait
à être maîtrisée en 1840, grâce aux anesthésiques, l'infection postopératoire
et le choc opératoire.Depuis, les progrès de l'anesthésie, de la réanimation, de l'hématologie,
de l'asepsie et les antibiotiques ont résolu ces problèmes".
C'est donc dans cette période
charnière, point de départ de la Médecine moderne riche en découvertes prometteuses, mais encore
pauvre en solutions thérapeutiques, que le Docteur Andrew Taylor Still a exercé la Médecine, aux confins
des Etats-Unis d'Amérique.
B) ANDREW TAYLOR STILL
a) Le jeune Still
Le docteur Andrew
Taylor Still est né en Virginie en 1828.Fils d'un pasteur méthodiste, le pasteur Abraham Still, il fut comme
nous allons le voir, très tôt en contact avec la religion, la nature et la médecine.
En effet,
en plus de ses activités religieuses, le révérend Abraham Still était aussi fermier et soignait
ses fidèles lorsque ceux-ci étaient malades. Pratique courante pour un pasteur dans les Etats-Unis d'Amérique
de cette époque.en 1837, Andrew Still à neuf ans. Son père est envoyé comme pasteur dans une petite
ville du nord-est du Missouri, près d'une réserve d'Indiens. La famille s'y installe, et c'est
là que le jeune Still passera le reste de son enfance et de son adolescence. Andrew Still était donc un garçon
robuste, habitué aux travaux de la ferme et à la vie de pionnier. C'était un bon chasseur nous dit
son frère Tom et c'est lui qui ramenait la plupart du gibier pour la famille. Il aimait passer des heures à
observer la nature. Très tôt donc il s'est intéressé au mécanisme de la vie. A l'anatomie
par exemple, puisqu'il disséquait certains animaux qu'il ramenait de la chasse et dont il collectionnait les
os.
Still écrit d'ailleurs dans un de ses livres: "Bien avant d'étudier l'anatomie dans
les livres, je l'avais étudié dans le grand livre de la nature, j'étais déjà familiarisé
avec les muscles, les nerfs, les vaisseaux et les os des écureuils que j'avais disséqués avant d'apprendre
leurs noms dans les livres de médecine".
Dès son jeune âge aussi, Andrew Still assistait son
père dans l'exercice de la médecine. La médecine de l'époque, et surtout aux Etats-Unis
d'Amérique, était loin d'avoir atteint le degré de spécialisation qu'elle a atteint
de nos jours. La thérapeutique et même le diagnostic étaient souvent très approximatifs comme nous
le verrons par la suite.
En fait, le pasteur Still soignait les maux courants d'une population composée
en grande partie de fermiers et d'Indiens habitués à de rudes travaux physiques. Il utilisait sûrement
une pharmacopée à base de plantes et pratiquait aussi la petite chirurgie et les manipulations. Still écrit
du reste dans un de ses livres que son père réduisait couramment les luxations de l'épaule. Il a
donc sûrement appris de son père les techniques de réduction, ainsi que les techniques de manipulation
articulaire des bone-setters (rebouteux) indispensables à connaître dans une région où les torticolis,
les lombalgies, les luxations de l'épaule et autres, compte tenu du mode de vie des pionniers qui la peuplaient,
représentaient une bonne partie de la pathologie.
C'est donc dans cette atmosphère baignée
de religion et de médecine, au contact de la vie difficile des pionniers et des Indiens de qui il a sûrement
appris, aux confins du Middle West américain, que le jeune Andrew Still a développé les thèmes
qui orienteront sa vie d'homme.
b) A.T Still adulte
Andrew Still épouse Niary M. Vaugh en 1849, il
a 21 ans. Il s'installe dans la région de Mâcon, Missouri, où pendant plusieurs années, il
sera fermier et médecin à la fois. Puis petit à petit, la médecine sera l'axe principal de
sa vie.
Sa formation dans le domaine est initialement très empirique. elle est principalement le fruit de ce
que lui a appris son père sur le terrain, celui de ses lectures personnelles et de ses observations.
Il faut
préciser que dans les Etats-Unis d'Amérique de cette époque, la formation médicale était
très peu codifiée. La plupart des médecins se formaient comme apprentis chez un confrère, complétaient
cette formation par leurs lectures, et obtenaient ainsi une licence d'exercice de la part des autorités de leur
état. Ce fut le cas d'Andrew Still dans les débuts de sa vie professionnelle.
Néanmoins, il
existait des écoles officielles de médecine. C'est dans l'une d'elles, l'école de médecine
et de chirurgie de Kansas City, Missouri, que Still dans le début des années 1860, vient faire ses études.
Il acquiert ainsi une formation complète sur la médecine et la chirurgie de son époque.
Dr Still
qui était anti-esclavagiste, sert comme chirurgien dans l'armée de l'union pendant la guerre de Sécession.
Il a le grade de Major. Durant cette période, il a l'occasion de pratiquer la chirurgie de guerre dans les conditions
les plus rudimentaires.
En 1864, une épidémie de méningite cérébro-spinale sévit
dans le Kansas. elle emportera trois de ses enfants. Terriblement affecté par ces morts et profondément convaincu
que la thérapeutique de son temps était souvent inefficace, et même plus dangereuse que la maladie qu'elle
était censée traiter, Still oriente sa vie de médecin vers ce qu'il appelait une nouvelle voie, et
qui allait donner naissance, dix ans plus tard, à l'ostéopathie.
c) Dr Still et l'ostéopathie
Still évoluait donc dans la seconde partie du 19' siècle. Nous l'avons vu, cette époque
fut riche en découvertes fructueuses dans de nombreux domaines de la médecine, mais encore pauvre en solutions
thérapeutiques.
Il était bien sûr au courant de plusieurs de ces découvertes. En effet, il
dote l'école d'ostéopathie de Kirksville qu'il fonde en 1895, d'un matériel de radiographie,
comprenant très tôt l'apport de la radio comme examen complémentaire au diagnostic. Il connaissait
aussi les grands médecins de son temps qu'il estimait, puisqu'il cite dans un de ses livres Osler, le grand
clinicien anglo-saxon du 19' siècle.
Néanmoins, peu persuadé par la thérapeutique de
son époque il consacre comme nous l'avons dit les dix années qui suivent la mort de ses enfants (de 1864
à 1874) à la recherche: "d'une autre voie".
Cette autre voie, nous allons le voir, semble
en fait renouer avec la tradition ancienne de la médecine hippocratique. Très croyant, Still pensait que Dieu
avait créé l'homme avec tous ses remèdes. Si l'homme était capable de tomber malade, il
devait sûrement avoir en lui les ressources de son traitement: Rejoignant Hippocrate le père de la médecine,
il donnait la primauté au: patient dans son ensemble et à son environnement.
Dr Still, dans la même
lignée, développera sa palpation à l'extrême. Grâce à sa formation de chirurgien
et à ses nombreuses années passées à disséquer, il avait une connaissance très précise
de l'anatomie. Son sens tactile était si développé dit-on qu'il pouvait reconnaître au
toucher même les structures les plus profondes de l'organisme.
Il donnait beaucoup d'importance à
l'hygiène et à la nutrition. Pour lui un médecin se devait de garder les gens en forme afin d'éviter
d'avoir à les soigner une fois la maladie déclarée. Concept que l'on retrouve dans la médecins
chinoise.
"Un docteur qui sauve un membre vaut mieux que celui qui le coupe". (Still)
Still se posait
la question de savoir pourquoi un individu à un moment donné devenait incapable de réagir aux agressions
extérieures et intérieures. Il pressentait déjà le rôle du sang dans les phénomènes
de l'immunité alors que rien n'avait encore été démontré à ce sujet. Tous
ces thèmes derrière lesquels se profilaient déjà les grandes idées de la médecine
préventive et même de l'immunologie, allaient donner naissance à l'ostéopathie.
Juin
1874, le docteur Andrew Taylor Still parle officiellement ses confrères du résultat de ses recherches. Il nomme
ostéopathie son système diagnostique et thérapeutique, du grec, os, et pathos, pathologie.
En
1892, Still reçoit l'autorisation de fonder the American School of osteopathy à Kirksville, Missouri, qui
sera à la fois un centre de soin et d'enseignement de l'ostéopathie, le premier du genre.
Cette
école comme nous l'avons dit précédemment fut dès 1890 équipée d'un matériel
de radiographie et l'on dit même qu'une des premières artériographies américaines y fut
réalisée.
L'ostéopathie prend alors un essor considérable, et plusieurs écoles
sont crées aux Etats-Unis puis en europe.
d) Evolution de l'ostéopathie aux Etats-Unis
Après
la guerre de 14-18, de nombreux étudiants s'inscrivent dans les écoles d'ostéopathie faute de
places dans les écoles de médecine orthodoxe. Cet afflux d'étudiants a deux conséquences notables
pour les écoles d'ostéopathie en général.
D'une part un apport financier considérable
qui leur permet de s'agrandir et de relever le niveau de leur enseignement grâce à des investissements en
matériel, une bibliothèque, etc...
D'autre part, la majorité de ces nouveaux étudiants
sont venus faire des études de médecine et ne sont pas spécialement motivés par l'ostéopathie.
Aussi, vers 1935, la pression externe comme interne amène les écoles d'ostéopathie à calquer
leur programme sur celui des écoles de médecine. Le mouvement se renforce après la seconde guerre mondiale,
de nombreux vétérans (anciens combattants) ayant reçu des bourses d'études d'une durée
égale à celle de leur temps de service. En 1945, les docteurs en ostéopathie obtiendront les mêmes
droits que les docteurs en médecine, sous l'impulsion du Président Roosevelt qui avait été
traité avec succès par un ostéopathe.
Suite à cela, la plus grande partie des écoles,
et donc des ostéopathes, se dirige vers une médecine orthodoxe standard. Finalement, ces écoles d'ostéopathie
sont intégrées au système d'enseignement médical orthodoxe. Ainsi le Collège of 0steopathic
Medecine and Surgery de Los Angeles devient une école de médecine orthodoxe en 1900, avec conversion à
effet rétroactif du diplôme de docteur en ostéopathie (DO) en diplôme de docteur en médecine
(MD). Ces deux diplômes ont du reste actuellement la même valeur aux Etats-Unis.
Si la plus grande
majorité des ostéopathes américains sont devenus des prescripteurs et utilisent de moins en moins le
contact manuel avec leurs patients, une petite partie du courant ostéopathique américain reste encore fidèle
aux idées de Still et effectue des travaux de recherche importants, pour leur donner les bases expérimentales
et les éclaircissements physiologiques qui leur font défaut.
Dr. Elie Paul Cohen: "Rapport
de stage d'un Interne en Médecine Générale (I.M.G.) à la British School of Osteopathy (B.S.O.)"
Universite Pierre et Marie Curie (Paris 6) - Faculte de Medecine Pitie-Salpetriere, 1989. pp 5-23